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    Gaz de schiste. Ce miracle qui divise l'Amérique

      Publié le 19 aout 2012 





    Les États-Unis sont lancés dans la course aux gaz de schiste, pour le meilleur et pour le pire. Reportage.



    C'est jour de fête à New Milford, bourgade agricole de 900 âmes dans le nord de la Pennsylvanie. En ce samedi de juillet, des milliers de personnes participent à un pique-nique géant. Au menu : hot-dogs, frites, barbes à papa. Et gaz de schiste ! Le rassemblement est organisé et sponsorisé par une compagnie pétrolière texane spécialisée dans l'exploitation de cette nouvelle énergie. Cabot Oil and Gas n'a pas choisi au hasard le lieu des festivités. New Milford est au coeur d'un des principaux gisements américains de gaz non conventionnel. C'est aussi le berceau des fractivists - les opposants au fracking -, cette méthode d'extraction du précieux méthane.


    Aux États-Unis comme en France, les gaz de schiste font polémique. En ouvrant la voie à une renégociation du moratoire de 2011 interdisant la fracturation hydraulique, le ministre du Redressement productif s'est attiré les foudres de sa collègue de l'Environnement, qui y est opposée. Pendant ce temps, outre-Atlantique, la machine à extraire est lancée. Les Américains sont les seuls, avec les Canadiens, à être passés en phase d'exploitation active. "Chez nous, on creuse d'abord, on réfléchit ensuite", constate George Jugovic, président de l'association PennFuture, qui milite pour la protection de l'environnement.

    Camouflage

    L'aventure américaine dans les gaz de roche commence au Texas dans les années 2000 grâce à un vétéran de l'industrie pétrolière. Ingénieur tenace, George Mitchell a travaillé vingt ans pour mettre au point la technique de fracturation hydraulique horizontale. En injectant de l'eau et des produits chimiques, on fissure la roche pour qu'elle libère le gaz qui y était piégé. Grâce à cette invention, les États-Unis de Bush puis d'Obama ont pu accéder au trésor enfoui sous leurs pieds. Entre 2005 et 2010, les forages ont poussé comme des champignons, d'abord sur le mégagisement de Barnett Shale, dans le nord du Texas, puis en Pennsylvanie. On en compte aujourd'hui plus de 40 000 !

    Parmi les plus ardents défenseurs du schiste dans l'Hexagone, Total, qui souhaite conquérir ce qu'on pense être le premier gisement d'Europe. Pour gagner la bataille de l'opinion, le pétrolier a invité des médias, dont Le Point, à visiter les installations de son partenaire américain Chesapeake, numéro deux du gaz aux États-Unis. L'avion n'a pas encore atterri à Dallas que déjà le méthane nous saute aux yeux. Au sens figuré... L'aéroport de Fort Worth est en effet couvert de puits. Mais, comme nous l'explique Julie Wilson, vice-présidente chargée du développement urbain chez Chesapeake, "nous prenons grand soin de camoufler les installations quand elles sont achevées". Difficile à croire, mais l'exploitation du gaz de schiste outre-Atlantique a contribué à doper l'activité des paysagistes et autres designers urbains ! Haies arborées, palissades, murs de vraies ou fausses briques : les compagnies exploitantes rivalisent d'imagination pour tenter de rendre invisibles les têtes de puits. Il faut dire qu'au Texas les sites d'extraction sont carrément implantés au coeur de la ville, accolés aux habitations, églises, écoles et même au stade d'Arlington, temple des Dallas Cowboys...

    Vacarme

    Sur le chantier Driver TRT 1H, dans la banlieue de Fort Worth, une foreuse est en train d'enfouir le tuyau d'extraction à quelque 2 000 mètres sous terre. Transpirant sous son casque de chantier, Glenn Rose, responsable des forages de Chesapeake pour le Barnett Shale, se veut rassurant : "On fore un puits en deux semaines. C'est deux fois moins de temps qu'il y a sept ans, lorsque nous avons commencé." Quand vient l'étape du fracking, le niveau des décibels fait un bond. Pour réduire les nuisances, le site - situé aux abord d'un golf - a été entouré d'une palissade matelassée. Si l'eau injectée pour fissurer le sous-sol ne provoque rien de perceptible sous nos pieds, la gigantesque pompe qui a été installée en surface produit, elle, un vacarme assourdissant. S'y ajoute le ballet des camions-citernes qui acheminent les milliers de mètres cubes d'eau nécessaires à l'opération. Chaque puits génère entre 890 et 1 300 trajets, tandis qu'un forage, sur sa durée de vie, consomme 10 000 à 20 000 m3 d'eau. "C'est moins que douze jours d'arrosage d'un golf", relativise Julie Wilson. Certes, mais c'est l'équivalent de la consommation en eau pendant un mois d'une ville française de 1 500 habitants.

    Ces critiques exaspèrent le magnat de l'énergie Floyd Wilson, P-DG de Halcon. Avant de nous recevoir, ce milliardaire du schiste veut s'assurer que Le Point n'est pas un journal militant. Il exige de voir les articles déjà parus sur le sujet, qu'il fait traduire. Il faut montrer patte blanche - ou plutôt patte noire, couleur pétrole ! Nous voici au 67e étage de la tour Wells Fargo, sur l'avenue Louisiana, la rue des "majors du brut", à Houston. Logée entre le siège américain de Total et le Shell Building, Halcon est sur les rangs pour exploiter un gisement récemment découvert dans l'Ohio.

    Jackpot 

    Le flair de l'ancien oilman lui vaut le respect des financiers de Wall Street autant que de ses pairs arborant santiags et chapeau de cow-boy. En 2007, n'a-t-il pas proposé au conseil d'administration de Petrohawk, dont il était à l'époque le patron et le principal actionnaire, de vendre tous les actifs de la société dans le pétrole pour se lancer dans les gaz de schiste ? "À partir d'une petite position prometteuse dans un gisement du nord de la Louisiane, nous sommes partis dans une course pour acquérir autant de droits miniers que possible sur les terrains avoisinants", raconte-t-il, la flamme du chercheur d'or dans les yeux. Aux États-Unis, on appelle wildcatters, " chats sauvages" en français, ces aventuriers qui font le pari de prospecter des zones inexplorées. Pour Floyd Wilson, c'est le jackpot ! Haynesville s'avérera en effet l'un des gisements les plus rentables du pays. Bien avisé, l'homme d'affaires a cédé ses parts de Petrohawk au géant minier BHP Billiton pour 12 milliards de dollars en 2011, juste avant que les prix du gaz ne touchent le fond, début 2012.

    Victime de leur succès, les industriels du gaz de schiste sont en effet aujourd'hui en situation de surproduction. Alors qu'il caracolait à 13 dollars par million de British Thermal Units (l'équivalent de 28 m3) en 2008, le prix du gaz aux États-Unis plafonne aujourd'hui à 2,8 dollars. Qu'importe, Wilson, comme une bonne partie de l'Amérique, est désormais accro aux schistes. "Non seulement cette énergie est plus propre et moins chère que le pétrole ou le charbon, mais elle se trouve là, sous nos pieds", s'enthousiasme-t-il. Mieux, elle crée des emplois. Selon une étude du cabinet Deloitte, le nombre d'emplois directs et indirects liés à cette nouvelle industrie a progressé de 800 % entre 2005 et 2010, soit 400 000 postes. Pas étonnant que Barack Obama se soit récemment fait l'apôtre du gaz, allant jusqu'à parler de "source d'énergie idéale" à Cincinnati, dans l'Ohio.

    Petits propriétaires

    "Désormais quatre fois moins cher qu'en Europe et six fois moins qu'en Asie, le gaz américain a permis la relocalisation de certaines activités gourmandes en énergie, comme la chimie ou l'acier", observe Jean Abiteboul, patron de l'international chez Cheniere Energy, poids lourd du courtage en gaz. Débauché de GDF en 2006 pour négocier de grands contrats d'importation de gaz vers les États-Unis, cet ingénieur français se retrouve aujourd'hui avec le job inverse. Il organise l'exportation du gaz de schiste américain vers l'étranger. Son employeur vient de décrocher le premier permis - et les fonds qui vont avec - pour transformer son terminal d'importation de Louisiane en usine d'exportation de gaz naturel liquide. Un investissement à 10 milliards de dollars qui pourrait faire des États-Unis un concurrent du Qatar ou de la Russie dès 2016.

    Très loin des bayous où devrait pousser le gigantesque complexe industriel de Cheniere, l'ex-agricultrice Jackie Root se frotte les mains. Ce petit bout de femme nous reçoit dans sa ferme du comté de Tioga, dans le nord de la Pennsylvanie. Jackie fait partie des chanceux qui ont touché la loterie du gaz. Depuis qu'elle a fait monter les enchères de 50 dollars l'acre (1 acre = 4 000 m2) à plus de 190 pour l'installation de 23 puits sur ses terres et celles de ses voisins, elle passe son temps à défendre les intérêts des petits propriétaires face aux exploitants. Un métier de consultante en royalties qui ne peut exister qu'aux États-Unis, puisque c'est le seul pays au monde où le code minier fait du propriétaire d'un terrain le détenteur des droits sur le sous-sol. "Avant toute intervention, une compagnie doit avoir loué ces droits. Le propriétaire touche alors un bonus d'entrée de quelques centaines à quelques milliers de dollars. S'y ajoute le pourcentage versé sur la vente de la production tirée de la parcelle", précise-t-elle. Pour deux puits qui produisent quelques 4 000 m3 de gaz par jour, Jackie touchait au départ 11 000 dollars par mois. Un chiffre retombé à 1 000 dollars aujourd'hui. "Le rendement est mauvais, car il s'agit de techniques anciennes. Certains des propriétaires que je représente empochent des chèques à six zéros", confie, un brin envieuse, la fondatrice de Gas Well Guru (littéralement, Gourou du puits de gaz).

    Guerre

    Ne s'inquiète-t-elle pas de voir ses vaches paître autour des forages ? "Vous voulez parler du coup de la flamme qui sort du robinet du lavabo, vu dans le documentaire-brûlot Gasland : c'est vrai qu'il y a du gaz dans le coin, mais il est là depuis belle lurette. Quand mes voisins ont voulu creuser un puits pour extraire de l'eau, il y a quelques années, une flamme géante avait jailli, assure-t-elle. Je suis tout à fait confiante, d'autant que les compagnies ont fait de gros progrès sur la sécurité." En Pennsylvanie et surtout dans l'État voisin de New York, où un moratoire interdit la fracturation hydraulique, tout le monde n'est pas aussi enthousiaste. "Au départ, nous étions favorables au développement des gaz de schiste dans un contexte global de lutte contre le réchauffement climatique, explique Jeff Schmidt, représentant local de l'association écologiste Sierra Club. C'était avant que des études ne montrent que leur exploitation provoque la diffusion de méthane dans l'atmosphère."

    La guerre des publications scientifiques entre pro et antigaz fait rage. L'université d'Austin, Texas - celle où a été formé Bruno Courme, le M. Gaz-de-Schiste de Total en Europe - a publié en février un rapport de 400 pages dédouanant les gaz non conventionnels. "J'ai listé toutes les nuisances dénoncées par des particuliers - pollution de l'eau, de l'air, présence dans le sang de taux élevés de benzène -, je suis allé regarder les faits et je n'ai trouvé aucun lien entre la fracturation et les troubles constatés, martèle le professeur Ian Duncan, principal auteur de l'étude, lorsque nous l'interviewons sur son campus. Pour moi, il s'agit quasiment de pensée magique : les gens sont anxieux de se retrouver avec un puits à côté de chez eux et se focalisent sur des problèmes qui préexistaient au forage." Une conclusion ternie par la révélation, il y a quelques semaines, de liens financiers unissant le coordinateur de l'étude, Charles Groat, et PXP, société de forage spécialisée dans les gaz de roche.

    Procès

    "On nous dit que ces gaz sont inoffensifs. Nous sommes dans la même situation qu'avec l'industrie du tabac dans les années 50", s'énerve Ron Gulla, l'un des premiers propriétaires à avoir accueilli un puits sur sa ferme quand le gisement de Marcellus a commencé à être exploité. Cet homme issu de l'industrie pétrolière accuse la compagnie Range Resources d'avoir pollué son étang en s'en servant de bassin de rétention d'eau, ce qui l'aurait rendu inutilisable pour faire boire le bétail. Et d'avoir laissé s'écouler des produits chimiques qui auraient contaminé une partie du sol de sa ferme, un classique dont ont été victimes nombre de propriétaires.

    Bien qu'ayant jusqu'à présent perdu ses différents procès, Ron - alias "Fight11", son adresse mail - poursuit le combat. "On s'est servi de nous comme de souris de laboratoire, dénonce-t-il. En France, où les droits miniers sont possédés par l'État, la mise en exploitation des gaz de schiste serait encore plus injuste. Les citoyens devraient supporter les nuisances sans même en tirer un bénéfice", avance celui qui est devenu l'une des figures de proue de la rébellion antigaz. Forer ou ne pas forer ? Accorder aux particuliers et aux collectivités un droit sur leur sous-sol via une grande réforme du code minier, sans cesse évoquée mais toujours repoussée ? Tels seront les sujets de la rentrée pour nos parlementaires français. Explosifs, comme du gaz de schiste...

    © de notre envoyée spéciale Melanie Delattre 


     
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